La déportation des homosexuels ou les oubliés de la mémoire
Pourquoi la guerre fut-elle déclarée à l'homosexualité dans un pays où tous les homosexuels du monde aiment à se retrouver pour faire la fête (130 bars à berlin en 33, plus qu’à paris de nos jours) ?
Pourquoi la guerre fut-elle déclarée à l'homosexualité dans un pays où tous les homosexuels du monde aiment à se retrouver pour faire la fête (130 bars à berlin en 33, plus qu’à paris de nos jours) ? La réponse ne se trouve pas dans une volonté "morale" inspirée par les concepts judéo-chrétiens, on la découvre évidemment dans l'ambition que s'était donnée le national-socialisme, en préparant son accession au pouvoir. Pour Himmler, "la survie ou la ruine de notre peuple dépend de l'augmentation ou de la disparition du sang nordique", ce qui était affirmer que "la vie sexuelle devait être une chose sacrée, vouée à des fins supérieures". Le problème de l'homosexualité devint de la sorte une affaire d'Etat, puisque "ce dernier devait intervenir comme dépositaire d'un avenir millénaire en face duquel le désir et l'égoïsme de l'individu ne représentaient rien et devaient s'incliner [1]", qu'il lui en plaise ou non. "Refuser à la nation des enfants robustes" fut alors considéré comme un acte répréhensible[1]"...
STIGMATISATION DES HOMOSEXUELS
Loi Allemande - Paragraphe 175
"Il y a deux millions d'homosexuels en Allemagne. Nous devons détruire cette maladie contagieuse." Himmler. Deux millions d'homosexuels, "ce sont autant de femmes pour lesquelles il n'y a pas d'hommes", alors qu'elles "sont aptes à procréer", s'était indigné Himmler, en constatant que "cela représentait une hypothèque énorme" pour l'avenir de l'Allemagne. Si l'on s'en tenait au minimum de quatre enfants qui était souhaité pour chaque couple, c'était en fait un déficit de huit millions d'enfants qu'aurait dû subir le IIIe Reich du fait de ce manque à procréer qui était évidemment intolérable, car "un peuple ne pouvait pas supporter que l'avenir de son équilibre génétique fût menacé de la sorte". Les penseurs nazis estimèrent donc très rapidement "qu'il convenait d'attacher une attention particulière à l'homosexualité" puisque, de par sa nature, "elle incarnait la négation de la communauté". (en apparté : idée récupérée au moment des débats houleux sur le PACS à l’Assemblée Nationale) Le § 175 du code pénal allemand est issu de la législation prussienne depuis 1871 et définit l’homosexualité comme un délit, une infraction à l’ordre social.. Avec les nazis, cette infraction devient un crime condamné d’une peine pouvant allé jusqu’à 10 ans de réclusion criminelle. Le § 175 ne concerne que la sodomie entre hommes mais sous les juridictions hitlériennes, cette condamnation s’élargit aux embrassades, aux fantasmes. Berlin qui était la capitale de la liberté homosexuelle devient le théatre d’une active répression : les boîtes de nuit, les lieux de rencontre, les cafés et les bars homosexuels sont fermés. Les hommes et les femmes qui les fréquentent sont arrêtés, incarcérés ou déportés. L’objectif des nazis est double : § se laver du soupçon d’homosexualité attaché au régime nazi par les communistes et les démocraties occidentales. § lutter contre cette « gangrène sociale » qui nuit à la reproduction de la race. Selon Jean Lebitoux[2] : « les juifs ont été exterminés parce qu’ils nuisaient à la pureté de la race, les homosexuels parce qu’ils nuisaient à la reproduction de la race » Il fallut attendre le 25 juin 1969 pour que les actes homosexuels entre adultes consentant de plus de 21 ans cessent d’être condamnés et le 7 juin 1973 pour que le Bundestag abaissent l’âge du consentement à 18 ans.
§ 175 (texte de 1935) (1) Un homme qui se livre ou se prête à des actes de débauche contre-nature avec un autre homme est passible d’une peine d’emprisonnement. (2) Envers l’un des prévenus, dans le cas où celui-ci est âgé de moins de 21 ans au moment des faits, et à condition que les faits qui lui sont reprochés soient de nature particulièrement bénigne, le tribunal peut renoncer à prononcer une peine. § 175 a Est passible d’une peine de réclusion pouvant aller jusqu’à 10 ans, ou d’une peine de détention d’un minimum de 3 ans en cas de circonstances atténuantes : (1) Un homme qui contraint un autre homme à se prêter ou à se livrer à des actes de débauche contre-nature par la violence ou en exerçant une menace effectivement susceptible de porter atteinte à l’intégrité physique ou à la vie de ce dernier. (2) Un homme qui convainc un autre homme de se prêter ou de se livrer à des actes de débauche contre-nature en abusant des liens d’autorité, de dépendance contractuelle ou de supériorité hiérarchique qui l’unissent à ce dernier. (3) Un homme âgé de plus de 21 ans qui détourne une personne de sexe masculin de moins de 21 ans en tant qu’il se livre ou se prête avec cette personne à des actes de débauche contre-nature. (4) Un homme qui se livre ou se prête à des fins vénales à des actes de débauche contre-nature, ou qui racole à cette fin.
Loi Française de Vichy
« La France se doit de combattre la décadence morale qui tente de corrompre notre jeunesse. » National Hebdo La France fut le premier pays au monde à faire sortir de la loi pénale le crime de sodomie et le code napoléonien de 1810 cesse d’incriminer « les mœurs contre nature ». Un siècle et demi plus tard, la France réintroduit une disposition pénalisant l’homosexualité sous l’impulsion de l’amiral Darlan (chef du gouvernement). En effet, dès mars1941, Darlan demande aux préfets de tenir un fichier des français inaptes au « redressement national » (ex : les membres des partis et associations interdites). Le 14 avril 1942, il demande aux gardes des sceaux Pierre Laval une loi permettant de réprimer les civils impliqués dans une affaire d’homosexualité au même titre que les marins soumis à une sanction disciplinaire. Ainsi la loi n°744 du 6 août 1942 fut publiée le 27 août au JO et approuvée par le maréchal Pétain. Elle sanctionne le délit d’actes impudiques et contre nature avec un mineur de 21 ans ayant le même sexe que l’auteur alors que la majorité sexuelle est à 13 ans. A la Libération, le général de Gaule maintient cette disposition et la place dans le chapitre des « attentats aux mœurs » du code pénal à l’article 331 al 2. Elle est punie de 6 mois à 3 ans d’emprisonnement. L’homosexualité sera même aggravée puisqu’elle constituera une circonstance aggravante du délit d’outrage publique à la pudeur et sera considérée comme « un fléau social » par l’amendement Mirguet en 1960 au même titre que l’alcoolisme ou la tuberculose. Suite aux mobilisations du mouvement homosexuel, le ministère publique interdit le fichage des homosexuel en juin 1981 et le 4 août 1982, la majorité socialiste abolit cette loi sous l’impulsion du garde des sceaux Robert Badinter. François Mitterrand déclara « l’homosexualité doit cesser d’être un délit .» On peut s’interroger sur les raisons qui ont empêché l’abolition de cette loi dès la Libération. Selon Michel Tournier[3], à la Libération, la droite française aurait voulu conserver les lois homophobes et antisémites mais la présence de l’armée américaines rendait impossible la conservation des lois antisémites. En revanche, le délit d’homosexualité put être maintenu.
L'Alsace et la Lorraine
Le statut différent de ces deux régions annexées par l’Allemagne conférait aux homosexuels un statut particulier identique à celui des résidants allemands. Considérés comme aryens, les alsaciens et les lorrains devaient perpétuer la race au même titre que les allemands. Le paragraphe 175 leur était donc appliqué…
Arrestations et Raffles
L’application du §175 va être progressive entre 1933 et 1936 puis connaîtra un bond quantitatif en 1937 et condamnera environ 48 000 personnes entre 33 & 44… « Mais, avant même qu'il s'ensuivit quoi que ce soit de cet événement, le 23 janvier 1937 on assista à l'une des rafles d'homosexuels les plus importantes de toute l'époque nazie. Ce jour-là, 230 pédés furent appréhendés à Lübeck. Quant à moi, on m'arrêta à l'aube, dans mon lit. Aucun d'entre nous n'avait été surpris en flagrant délit. Ce sont essentiellement les SS qui ont mené toute l'action, avec l'aide d'un mouchard que nous connaissions tous. Il était lui-même pédé et se promenait souvent le long de la Trave où il dénichait ses contacts. Je n'avais jamais rien fait avec lui, mais je le connaissais de vue. »[4] Les interrogatoires des SS avaient pour but de donner le nom, prénom, date de naissance et adresse de tous les homosexuels connus par la personne torturée afin de constituer une liste. Concernant la France, Aimé Spitz déclara que « le premier objectif de la gestapo en Alsace fut la chasse aux homosexuels. Leur travail fut facilité par la police française qui lui livra les fichiers des homosexuels alsaciens.»[5] Le problème réside dans le fait que l’existence d’un fichier homosexuel (qui n’était pas réprimé à l’époque) est parfaitement illégale. Ainsi, Pierre Seel, après le vol de sa montre dans un square réputé pour ses fréquentations homosexuelles, fut inscrit à ses dépends sur le fichier de police en tant qu’homosexuel. Ce fichier fut transmis aux autorités nazis lorsqu’ils s’emparèrent des zones occupées. Il fut convoqué par la Gestapo, arrêté, torturé et envoyé au camp de Schirmeck. Les conditions d’internement étaient particulièrement atroces : « Là, j'étais dans une cellule glaciale, pleine d'excréments et d'urine. J'avais toujours sur moi les vêtements légers que je portais lorsqu'on m'avait arrêté. A plusieurs reprises ont vint me chercher, et j'eus droit à de terribles passages à tabac. On nous sommait de nous dénoncer mutuellement... Je n'ai pas crié, car, pour rien au monde, je ne voulais laisser voir à ces gens mon talon d'Achille... Une fois, ils m'ont tordu le cou, il y a eu un tel craquement au niveau de ma vertèbre cervicale que j'ai pensé : cette fois, c'en est fait de moi... Les coups et la trique, ça allait jusqu'à ce que le sang gicle... »
La seule manière pour les homosexuels d’être relâchés :- l’aveu d’une femme déclarant à la gestapo être la maîtresse du détenu. - pour les français vivant en zone occupée : la reconduite à la frontière, l’expulsion en zone libre. Aimé Spitz en tant que secrétaire du centre d’accueil recevant les expulsés d’Alsace à Lyon notera l’expulsion pour homosexualité de 91 personnes entre le 1er juillet 40 et fin décembre 40.
EXTERMINATION : CAMPS DE LA MORT ET EXPERIENCES DE PURIFICATION
La déportation vers les camps
« La déportation, les tortures et les sévices souvent mortels qui l’accompagnent figurent parmi les épisodes les plus tragiques de l’histoire de l’homophobie. Au XX° siècle, le phénomène a concerné de nombreux homosexuels qui furent relégués dans des îles insalubres sous le règne de Mussolini, envoyés dans des camps de travail dans la période stalinienne ou expédiés dans les camps de concentration entre 1933 et 1944. Les homosexuels ont donc connu plusieurs déportations, mais en général, le mot désigne spécifiquement l’action des nazis dans l’Allemagne hitlérienne. »[6] En vertu du § 175 des milliers d’homosexuels allemands, lorrains et alsaciens suite à dénonciation et arrestation furent donc envoyés vers les camps de concentration. Les homosexuels autrichiens étaient eux condamnés en vertu du §129 du Code pénal Autrichien, réprimant les mêmes faits. Pour ce qui est des homosexuels français, ils n’intéressaient pas le Reich puisque de sang impur, en revanche il a été fait état de cas d’internement d’homosexuels français condamnés pour avoir eu des rapports sexuels avec des dignitaires aryens. (D’où la nullité de la polémique concernant « un amour à taire ») On estime q’entre 10 000 et 15 000 homosexuels ont déportés en camps entre 1933 et 1944, on estime que 2/3 aurait péri entre les barbelés avant la victoire des alliés…
Les Triangles roses et les autres…
« La population des détenus dans les camps de concentration est fortement hiérarchisée selon les catégories correspondant aux raisons d'internement et selon les fonctions remplies au sein du camp. » Michael Pollak[7]
La hiérachisation des déportés :
- Par les nazis : les adversaires politiques - les membres des "races inférieures" - les criminels - les asociaux Les homosexuels sont considérés comme des asociaux et placés par les bourreaux dans les catégories les plus basses du camp.
- Par les déportés : Si les nazis haïssaient les homosexuels, ce sentiment était bien partagé par les autres détenus. « Les détenus ne tenaient à l'écart que ceux que la SS avait marqués du triangle rose. » Eugen Kogon[8] Les camps de concentration fonctionnent selon une structure autogestionnaire, ce qui conduit à créer des castes au sein des détenus. Les homosexuels occupent la plus basse. On se doute évidemment que le choix du triangle rose n’a pas été hasardeux, le rose étant communément la couleur des petites filles, le but était de ridiculiser la virilité des hommes ainsi désignés. Pour rendre ces derniers plus visibles et plus facilement identifiables, ce triangle mesurait dans certains camps 3 cm de plus de coté que tous les autres triangles. Il y eut d’autres étiquetages tout aussi humiliants, comme le dénonce un témoignage recueilli dans les Archives du Mémorial de l’Holocauste de Washington : « Certains premiers déportés homosexuels durent mettre autour de leurs hanches un tissu jaune arborant un ‘A’ majuscule. Il représentait l’initiale de ‘Arschficker’, littéralement ‘Baiseur de cul’. »[9]
Tortures et expériences médicales
"Puis les haut-parleurs diffusèrent une bruyante musique classique tandis que les SS le mettaient à nu. Puis ils lui enfoncèrent violemment sur la tête un seau en fer blanc. Ils lâchèrent sur lui les féroces chiens de garde du camp, des bergers allemands qui le mordirent d'abord au bas-ventre et aux cuisses avant de le dévorer sous nos yeux. Ses hurlements de douleur étaient amplifiés et distordus par le seau sous lequel sa tête demeurait prise. Raide et chancelant, les yeux écarquillés par tant d'horreur, des larmes coulant sur mes joues, je priai ardemment pour qu'il perde très vite connaissance." Pierre Seel[10]
Des cobayes exemplaires
Des expériences médicales sont pratiquées sur les détenus homosexuels[11] : - expérimentation de la fièvre urticaire sur les jeunes qui résistent bien à la maladie mais provoquant plus tard chez eux des troubles cardiaques. - transplantations de glandes synthétiques et injections de médicaments en tout genre. - essais de brûlures sur des sujets vivants pour tester les bombes au phosphore. La société psychanalytique de Berlin devenue l’institut Gorïng contribua à l’effort de guerre allemand en tentant de « guérir » l’homosexualité et la stérilité d’origine psychologique[12] La lobotomie qui consistait à brûler des parties du cerveau pour modifier des comportements notamment sexuels fut pratiquée dans des prisons. Cependant l’existence de cette pratique dans les prisons demeure contestée par les historiens car elle est considérée comme trop complexe pour être pratiquée dans de tels endroits. Enfin, lorsque les homosexuels s’entêtaient à refuser le changement, ils étaient châtrés selon la volonté d’Himmler avant d’être envoyé au combat.
Des souffre-douleur tout trouvés
Les homosexuels nouvellement arrivés sont immédiatement intégrés à des commandos de travail spéciaux chargés d'exécuter des tâches particulièrement dures, inutiles et humiliantes. « Nous devions le matin porter la neige devant notre bloc du côté gauche de la rue sur le côté droit. L'après-midi, nous portions la même neige du côté droit sur le côté gauche. Pour faire ce travail, nous ne disposions ni de pelles ni de brouettes, car pour nous les pédés, cela aurait été trop facile. Non, les maîtres avaient trouvé mieux. Nous devions retourner notre manteau, le côté boutonné dans le dos, et porter la neige dans les pans retroussés. C'est avec nos mains nues, bien sûr, que nous creusions la neige et la chargions. (...) Nos mains étaient déchiquetées par la neige et la glace, et à moitié gelées. Nous étions devenus les esclaves hébétés et indifférents des SS. » Heger décrit un commando spécial composé d'homosexuels et de quelques juifs. Son but était de construire une butte de terre destinée à retenir les balles derrière les cibles du champ de tir. Rapidement les SS préféraient tirer sur les déportés. Ce commando dura environ quinze jours mais il y eut plus de quinze morts. Proportionnellement au nombre de déportés, ce commando, pour le temps qu'il dura, fut bien plus meurtrier que celui de la carrière d'argile. Travaux de forçats et tortures sont le lot de tous les déportés mais les triangles roses sont particulièrement exposés.
LESBIENNES : UN CAS A PART...
Un vide juridique parfois comblé
Les témoignages concernant les gays dans les camps sont rares mais concernant les lesbiennes, la situation est pire encore et pourrait laisser penser qu'elles ont été épargnées dans cette tentative d'extermination. Il n'en est rien. L'arrivée au pouvoir d'Hitler en 1933 frappe de plein fouet la communauté lesbienne. Les rafles dans les lieux lesbiens sont si fréquentes qu'ils ferment tous rapidement. A Berlin, seuls deux ou trois bars – des arrières salles – ouvriront dans la clandestinité. La presse lesbienne est interdite, les associations dissoutes et un témoignage prouve que les nazis dressent des listes de lesbiennes. De nombreux témoignages recueillis par Claudia Schoppmann montrent que les lesbiennes vivent dans la peur des dénonciations. La plupart des femmes interrogées racontent qu'afin de passer inaperçues, elles changent leur apparence et adoptent une allure féminine correspondant aux canons nazis. La pression sociale sur les lesbiennes est telle que nombreuses sont celles qui se marient, certaines avec des homosexuels. Finalement, le seul moyen de ne pas être persécutée en tant que lesbienne, c'est de rentrer dans le rang… et de ne plus l'être. En 1933, les lesbiennes sont plus discrètes et ne mettent pas en péril la pureté du sang allemand. En effet, la condition féminine n’ayant aucune commune mesure avec celle de nos jours, moults lesbiennes étaient mariées et avaient procréé… Ce sont les raisons qui expliquent que les nazis n'aient pas mené, comme ils l'ont fait à l'égard des gais, une politique systématique d'extermination des lesbiennes. Comme l’explique Gérard Koskovich, « cette omission est loin d’être synonyme de liberté. Elle traduit en fait le maintien des femmes dans un état d’exclusion à l’égard du marché du travail et des territoirs publics inscrits dans une vie sociale et politique dominée par les hommes […] la dépendance économique des femmes asservies par leur père ou leur mari, leur confinement aux tâches ménagères, à la procréation et à l’éducation des enfants devaient suffire à endiguer l’expression possible d’un désir lesbien et à détourner l’attention sourcilleuse des législateurs. » [13] La femme jouant un rôle mineur dans la vie publique, elle ne peut être taxée de la « falsifiée » vice qui était attribué aux homosexuels hommes… Mais les femmes qui étaient connues des nazis, estampillées asociales, filles de mauvaises vie, artistes trop visibles, prostituées, fortes têtes et ou récalcitrantes à l’effort de guère par un contrôle absolu de leur fertilité et donc par la même un refus absolu de participer à l’effort de guerre, il y avait moult lesbiennes qui n'ont pas échappé aux camps où elles portaient le triangle noir des asociaux. Ce terme désigne tous ceux qui ne se conforment pas aux normes; il comprend les sans abris, les chômeurs, les prostituées La présence de blocs réservés aux lesbiennes est attestée dans certains camps, comme à Bützow où les lesbiennes étaient maltraitées et humiliées. Les SS incitaient les prisonniers du camp à les violer. Dans le camp de femmes de Ravensbrück, les lesbiennes portaient un triangle rose avec le sigle «LL» (Lesbische Liebe, amour lesbien)
Calvaire des lesbiennes dans les camps
« Dans le camp de Bützow, les lesbiennes étaient séparées des autres femmes, surveillées par les SS et soumises aux prisonniers. » Ina Kuckuck Des bordels sont mis en place, à partir de 1942, dans bon nombre de camps de concentration. On y voyait le moyen d'accroître l'efficacité des travailleurs forcés dans l'industrie de l'armement. D'après Claudia Schoppmann, Himmler considérait aussi les bordels comme un moyen de combattre l'homosexualité masculine. Un grand nombre de prisonnières sont forcées d'entrer dans les bordels des camps. D'après Erich H «les nazis aimaient tout particulièrement faire travailler des lesbiennes dans les bordels. Ils pensaient que ça les remettait dans le droit chemin.» Après avoir passé six mois au bordel, les lesbiennes étaient envoyées dans un camp d'extermination où elles finissaient par mourir le plus souvent. Si elles avaient le malheur d'être juives, les lesbiennes étaient évidemment particulièrement menacées. Combien de lesbiennes ont-elles été tuées comme elles sous le IIIe Reich? Combien ont été violées, combien ont dû se cacher parce qu'elles étaient lesbiennes? La lesbophobie, qui n'est pas une prérogative du IIIe Reich, rend aujourd'hui toute évaluation impossible. Pourtant, il serait dangereux de minimiser la persécution des lesbiennes, sous prétexte qu'elle a été effacée par leurs tortionnaires et par l'Histoire.
DEPORTATION HOMOSEXUELLE: UN OUBLI LONG DE 60 ANS…
Après-guerre, le refus de l'état français de reconnaître la déportation des homosexuels et d'indemniser les victimes sonne comme une approbation de la déportation en elle-même. Combien pensent encore que les homosexuels sont des malades, des asociaux, des criminels potentiels ? Le racisme ordinaire qui a conduit tant d'hommes et de femmes en déportation empêcha longtemps toute reconnaissance. Les témoignages concernant les gais dans les camps sont rares mais concernant les lesbiennes, la situation est pire encore et pourrait laisser penser qu'elles ont été épargnées dans cette tentative d'extermination. Il n'en est rien.L'arrivée au pouvoir d'Hitler en 1933 frappe de plein fouet la communauté lesbienne. Les rafles dans les lieux lesbiens sont si fréquentes qu'ils ferment tous rapidement. A Berlin, seuls deux ou trois bars – des arrières salles – ouvriront dans la clandestinité. La presse lesbienne est interdite, les associations dissoutes et un témoignage prouve que les nazis dressent des listes de lesbiennes.De nombreux témoignages recueillis par Claudia Schoppmann montrent que les lesbiennes vivent dans la peur des dénonciations. La plupart des femmes interrogées racontent qu'afin de passer inaperçues, elles changent leur apparence et adoptent une allure féminine correspondant aux canons nazis. La pression sociale sur les lesbiennes est telle que nombreuses sont celles qui se marient, certaines avec des homosexuels. Finalement, le seul moyen de ne pas être persécutée en tant que lesbienne, c'est de rentrer dans le rang… et de ne plus l'être.En 1933, les lesbiennes sont plus discrètes et ne mettent pas en péril la pureté du sang allemand. En effet, la condition féminine n’ayant aucune commune mesure avec celle de nos jours, moults lesbiennes étaient mariées et avaient procréé… Ce sont les raisons qui expliquent que les nazis n'aient pas mené, comme ils l'ont fait à l'égard des gais, une politique systématique d'extermination des lesbiennes.Comme l’explique Gérard Koskovich, La femme jouant un rôle mineur dans la vie publique, elle ne peut être taxée de la « falsifiée » vice qui était attribué aux homosexuels hommes…Mais les femmes qui étaient connues des nazis, estampillées asociales, filles de mauvaises vie, artistes trop visibles, prostituées, fortes têtes et ou récalcitrantes à l’effort de guère par un contrôle absolu de leur fertilité et donc par la même un refus absolu de participer à l’effort de guerre, il y avait moult lesbiennes qui n'ont pas échappé aux camps où elles portaient le triangle noir des asociaux. Ce terme désigne tous ceux qui ne se conforment pas aux normes; il comprend les sans abris, les chômeurs, les prostituéesLa présence de blocs réservés aux lesbiennes est attestée dans certains camps, comme à Bützow où les lesbiennes étaient maltraitées et humiliées. Les SS incitaient les prisonniers du camp à les violer. Dans le camp de femmes de Ravensbrück, les lesbiennes portaient un triangle rose avec le sigle «LL» (Lesbische Liebe, amour lesbien) Des bordels sont mis en place, à partir de 1942, dans bon nombre de camps de concentration. On y voyait le moyen d'accroître l'efficacité des travailleurs forcés dans l'industrie de l'armement. D'après Claudia Schoppmann, Himmler considérait aussi les bordels comme un moyen de combattre l'homosexualité masculine.Un grand nombre de prisonnières sont forcées d'entrer dans les bordels des camps. D'après Erich H Après avoir passé six mois au bordel, les lesbiennes étaient envoyées dans un camp d'extermination où elles finissaient par mourir le plus souvent.Si elles avaient le malheur d'être juives, les lesbiennes étaient évidemment particulièrement menacées. Combien de lesbiennes ont-elles été tuées comme elles sous le IIIe Reich? Combien ont été violées, combien ont dû se cacher parce qu'elles étaient lesbiennes?La lesbophobie, qui n'est pas une prérogative du IIIe Reich, rend aujourd'hui toute évaluation impossible. Pourtant, il serait dangereux de minimiser la persécution des lesbiennes, sous prétexte qu'elle a été effacée par leurs tortionnaires et par l'Histoire. Après-guerre, le refus de l'état français de reconnaître la déportation des homosexuels et d'indemniser les victimes sonne comme une approbation de la déportation en elle-même.Combien pensent encore que les homosexuels sont des malades, des asociaux, des criminels potentiels ?Le racisme ordinaire qui a conduit tant d'hommes et de femmes en déportation empêcha longtemps toute reconnaissance.
Le silence des déportés homosexuels
« Aux hommes tués deux fois se pose le très simple constat de ce qui fut : chaque assassinat d'un homosexuel par un nazi s'est doublé d'un assassinat de sa mémoire par les familles, les politiques, l'histoire officielle. Il y eut pour chaque homme deux meurtres. Et je suis incapable de distinguer lequel l'emporte dans l'ignoble. » André Sarcq Seuls 1/3 des personnes déportées en raison de leur homosexualité ont survécu à l’enfer des camps. A leur retour, et ce tant que les lois réprimant l’homosexualité étaient en vigueur dans leur pays (73 pour l’Allemagne et 82 pour la France), nul ne put dire les véritables raisons de sa déportation et revendiquer une reconnaissance de ce génocide. Du fait de leur orientation sexuelle, moult homosexuels morts en camps de concentration n’ont pas eu de descendance pour témoigner du calvaire qu’ils avaient connu. Pour certaines familles d’homosexuels ayant connu ce sort, la honte d’avoir eu un des leurs homosexuels était encore si vivace que témoigner leur était inenvisageable… Ainsi Pierre Seel décrit dans son livre : « Le pacte du silence imposé par mon père au retour du camps de Schirmeck, concernant mon homosexualité, continuait à faire loi dans la famille : pas de confidences de ma part, pas de questions de la leur. Tous ensembles nous faisions comme si de rien n’avait été. Mais mon étiquette d’homosexuel avait fait le tour de ma famille » « L’ultime réussite de toutes les formes d’oppression, c’est l’auto-oppression. Elle est atteinte quand un homosexuel a adopté et intériorisé les conceptions du bien et du mal adoptées par les hétérosexuels, et de se taire à vie » Manifeste du front homosexuel de Londres 1975
Évaluation des victimes
« Je tremble en pensant à tous les homosexuels disparus et à tous ceux qui, dans le monde, sont hélas encore torturés ou exterminés avec tant d'autres minorités. » Pierre Seel Selon Guy Hocquenghem : « il n’a jamais été possible de savoir le nombre exact d’homosexuels disparus dans les camps (…) Nous ne connaissons de manière sûre que les statistiques de procès légaux en Allemagne, mais échappent à tout recensement les exécutions sommaires, les rafles directs dans tous les pays européens, et les envois sans jugement, y compris en Allemagne, d’homosexuels directement acheminés sur les camps. De plus, les archives de ces camps ont souvent été détruites lors de l’avancée des troupes alliées. » [14] Entre 10 000 et 15 000 homosexuels furent déportés en camps et leur taux de mortalité était bien plus accru que celui des autres déportés puisqu’on estime leur perte à 60 % contre 41 pour les prisonniers politiques par exemple. On peut donc décemment estimer le nombre de victimes entre 6 000 et 10 000… En France il a fallu attendre 2002 pour qu’un travail de recherche sur le sujet aboutisse enfin et estime à 210 français le nombre de déportés par les nazis en raison de leur homosexualité. "En l'état des documents d'archives que nous avons pu consulter, il a été relevé 210 noms de personnes ayant été arrêtées, puis déportées par les nazis, au titre du motif 175, dont 206 étaient des résidants dans les trois départements annexés du Bas-Rhin, du Haut-Rhin et de Moselle et 4 étaient des Français d'autres départements, volontaires pour le STO [Service du Travail Obligatoire, ndlr], arrêtés en Allemagne" indique le rapport de la Fondation pour la mémoire de la déportation. La liste confidentielle des 210 personnes arrêtées en France au titre de l'article 175 établit que 206 d'entre elles ont transité et/ou ont été détenues dans les camps de Schirmeck et Natzweiler-Struthof (camps voisins). Parmi les détenus les plus âgés, soixante-cinq personnes sont nées entre 1872 et le début du siècle et avaient donc entre 60 et 70 ans au moment de leur arrestation. Ce chiffre reste un chiffre minimum mais significatif d’une réalité suffisamment importante pour être pris en considération. En effet, par exemple, considérant que le nombre de Tsiganes recensés jusqu'à présent est de 145, et que la matérialisation de cette déportation n'a jamais été mise en cause on ne peut que s’interroger sur le fait qu’on n’ait pas réservé aux déportés homosexuels le même traitement que celui de tous les autres déportés partis de France…
La reconnaissance pas à pas…
"Oui, nous ignorions la déportation des homosexuels. C'est aux homosexuels d'aujourd'hui à restituer cet oubli de l'histoire." Jean-Paul Sartre
"C'est peut-être cela, être homosexuel encore aujourd'hui, savoir qu'on est lié à un génocide pour lequel nulle réparation n'est prévue." Guy Hocquenghem
Pendant longtemps, les homosexuels étaient refoulés de la Journée mondiale de la déportation : refuser du cortège officiel, piétinement de leur gerbe de fleur qu’ils étaient autorisés à déposer qu’après la cérémonie officielle, insultes (comme à Besançon en 85 où certains crièrent :« Les pédés au four ! On devrait rouvrir les fours pour les mettre dedans ! ».) La reconnaissance fut tardive mais elle se fait petit à petit dans les pays européens avec notamment l’érection de monuments et de plaques commémoratives en souvenir de la déportation homosexuelle : à Amsterdam (triangle de marbre rose), La Haye (ruban de 7 mètres de haut, bleu et rose), Bologne, Francfort et même Sydney (en face du monument officiel). Quant à l’indemnisation, elle fut très longue à obtenir comme en Allemagne ou il faudra attendre 1988 pour créer un fonds d’indemnisation pour les dernières victimes. En France, les démarches administratives rendent très difficile cette indemnisation toujours aujourd’hui. Grâce notamment à l'action d'associations comme le Mémorial de la déportation homosexuelle, les Flamands roses, l'Inter-LGBT (ex-Lesbian & Gay Pride Île-de-France) ou Homosexualités et socialisme, la France a reconnu la déportation homosexuelle le 26 avril 2001 par l'intermédiaire de Lionel Jospin, alors Premier ministre. Le jeudi 26 avril 2001, Lionel Jospin a évoqué la déportation pour homosexualité lors d'une cérémonie à l'hôtel des Invalides : "Il est important que notre pays reconnaisse pleinement les persécutions perpétrées durant l'Occupation contre certaines minorités : les réfugiés espagnols, les Tziganes ou les homosexuels. Nul ne doit rester à l'écart de cette entreprise de mémoire." Les associations homosexuelles sont donc en attente que le triangle rose soit gravé sur le mémorial de la déportation de l’Ile de la Cité pour que la reconnaissance soit totale…
véro! & val
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[1] Mein Kampf, A. Hitler.
[2]Dans ‘Triangle Rose’ éd. Robert Laffont,1987, p51
[3]Témoignage de Michel Tournier dans Gai Pied, n°23, février,1981.
[4] Extrait de : La Déportation des Homosexuels, onze témoignages, Allemagne 1933-1945 de Lutz van Dijk, éditions H&0, 2000
[5] Témoignage paru dans la revue n°30 de l’association « David et Jonathan » en 1980.
[6] Jean Le Bitoux, 2003, Déportation, dans Louis-Georges Tin (dir.), Dictionnaire de l’Homophobie, Paris, PUF, p 124.
[7] Michael POLLACK - L'expérience concentrationnaire, Essais sur le maintien de l'identité sociale, Métaillié, Paris, 1990
[8] Eugène KOGON - L'état SS, le système des camps de concentration allemand, plusieurs éditions (rapport demandé par les alliés et utilisé lors du procès de Nuremberg)
[9] Les oubliés de la Mémoire, Jean Le Bitoux, Hachette Littératures. 2002
[10] Moi, Pierre Seel, déporté homosexuel, écrit en collaboration avec Jean Le Bitoux, éditions Calmann-Lévy. 1994.
[11] Moi, Pierre Seel… - Notes 28 et 29
[12] Moi, Pierre Seel… - Notes 24
[13] Gérard Koskovich, De l’Eldorado au III° Reich – Conférence du 28.10.1997, Multicultural Center de l’Université de Californie, traduit par Franck Zanni.
[14] Gai Pied - n°1 - avril 1979
